CÔTE D’ »IVOIRE/« LA GAUCHE IVOIRIENNE C’EST GBAGBO » : NADY GBAGBO SORT DU SILENCE ET POSE UN ACTE POLITIQUE
Abidjan, 4 mai 2026 – Elle ne parle pas beaucoup, ou du moins, elle ne s’affiche pas assez sur l’échiquier des grands hommes et femmes qui animent ou ont animé la scène politique ivoirienne. Aux côtés de son génie de mari, le président Laurent Gbagbo, Mme Nady Bamba épouse Gbagbo n’en demeure pas moins novice en politique. Observatrice du jeu et des alliances politiques qui ont rythmé ces dernières années, elle a publié ce lundi 4 mai une tribune qui fait l’événement. Dans un texte sans concession, elle assume pleinement le « gbagboïsme » et affirme que la gauche ivoirienne n’existe pas comme on le pense. Analyse d’une déclaration qui risque de bousculer l’opposition.
Une sortie rare pour une femme de l’ombre
Nady Gbagbo n’a pas l’habitude des tribunes politiques. Jusqu’ici, elle préférait l’observation discrète aux déclarations fracassantes. Mais ce lundi 4 mai, elle a décidé de rompre le silence. À l’heure où la gauche ivoirienne, aujourd’hui dans l’opposition, peine à briller et à s’imposer comme une alternative crédible face à la droite ultra-libérale du RHDP, son texte arrive comme un pavé dans la mare.
Son credo, en une phrase : « La gauche ivoirienne n’existe pas comme on le pense. Assumons ce qu’est Gbagbo. »
Le danger d’une histoire unique
Pour introduire sa pensée, Nady Gbagbo convoque la romancière Chimamanda Ngozi Adichie et son célèbre discours sur Le danger d’une histoire unique. Elle raconte avoir été réveillée en pleine nuit, le 3 avril 2026, par une phrase qu’elle dit avoir souvent entendue : « C’est elle, c’est cette femme, c’est cette Nady qui a empêché l’union de la gauche. »
Plutôt que de se justifier, elle retourne l’accusation. Selon elle, ce récit est une « histoire unique » qui empêche de voir la réalité politique ivoirienne en face. Son objectif : rétablir un équilibre, sans chercher à blanchir ni à accuser.
« En Côte d’Ivoire, il n’y a pas de gauche ni de droite au sens traditionnel »
C’est le cœur de sa démonstration. Nady Gbagbo affirme que les idéologies venues d’Europe – socialisme, panafricanisme, libéralisme – restent des concepts abstraits pour la majorité des Ivoiriens. Les jeunes, les femmes du marché, les planteurs, les fonctionnaires ne se reconnaissent pas dans des étiquettes théoriques. Ils se reconnaissent dans des figures.
Et pour elle, deux noms dominent tout : Félix Houphouët-Boigny et Laurent Gbagbo.
« Houphouët est le père de l’indépendance, associé à une époque de stabilité, de compromis et de dialogue avec l’Occident. Gbagbo est le père du multipartisme, l’homme de la rupture post-coloniale, celui qui a redonné leur dignité aux pauvres et aux planteurs. »
Dès lors, le clivage réel n’est pas droite/gauche, mais houphouétistes contre gbagboïstes.
L’union de la gauche ? Un déni de vérité
Nady Gbagbo ne mâche pas ses mots. Elle raconte une conversation téléphonique avec Ahoua Don Mello, « le théoricien » selon Laurent Gbagbo, où elle lui a confié : « Le débat sur l’union de la gauche nous éloigne de notre propre histoire politique. »
Pour elle, vouloir unir la gauche sans reconnaître que Laurent Gbagbo en est la figure centrale, c’est du flou, de l’ambiguïté, et surtout une impossibilité politique.
« On ne peut pas construire une union sur du flou. Avant d’unir, il faut définir ce qui nous rassemble. »
La blessure de 2011 et la scission du FPI
Nady Gbagbo rappelle l’histoire récente. Après la crise post-électorale de 2011 et la déportation de Laurent Gbagbo à La Haye, le Front populaire ivoirien (FPI) s’est déchiré. D’un côté, Pascal Affi N’Guessan, qui a choisi de « participer au jeu institutionnel » avec ceux qui avaient déporté Gbagbo. De l’autre, Abdourahmane Sangaré, « le gardien du temple », resté fidèle à l’héritage.
Cette séparation, dit-elle, n’était pas idéologique mais émotionnelle : une question de fidélité, de vision, de mémoire. Avec la création du PPA-CI, cette fidélité a trouvé son cadre : un parti organisé autour d’une figure centrale.
« Ce qui est réclamé, c’est le retour des cadres, pas comme égaux de Gbagbo »
L’accusation la plus directe concerne ceux qui, aujourd’hui, réclament l’union de la gauche tout en ayant quitté le giron de Laurent Gbagbo.
« Appeler à leur retour auprès du leader est une bonne chose. Mais appeler à leur retour en qualité d’égal de la figure historique que représente Gbagbo, c’est là où le bât blesse. »
Selon elle, la plupart des leaders des mouvements dits de gauche ont travaillé sous Laurent Gbagbo. Certains s’identifient encore à lui, d’autres prennent leurs distances mais veulent partager son histoire. Or, sans une reconnaissance claire de sa centralité, toute union est vouée à l’échec.
La phrase choc qui claque comme un manifeste
La tribune se conclut par une affirmation aussi radicale qu’assumée :
« Laurent Gbagbo, c’est la gauche ivoirienne. La gauche ivoirienne, c’est Laurent Gbagbo. C’est ainsi. Et ce n’est pas fini : son histoire continue. »
Nady Gbagbo enjoint donc les siens à ne plus avoir honte du « gbagboïsme », à ne plus le réduire à un « culte de la personnalité », mais à l’assumer comme la réalité politique du pays.
Une contribution qui divise ou qui fédère ?
Ce texte est d’abord une réponse cinglante à ceux qui l’accusent d’avoir empêché l’union de la gauche. Mais il est aussi, et surtout, une prise de position politique majeure. Nady Gbagbo ne parle pas en épouse, mais en « citoyenne, ancienne journaliste et militante de base depuis 1999 ».
Reste une question : ce discours d’assomption du gbagboïsme va-t-il fédérer ou au contraire achever de diviser une opposition déjà émiettée ? Les partisans de l’union de la gauche, qui voient dans le rassemblement des forces progressistes la seule chance de contrer le RHDP, y verront sans doute un coup de frein. Les fidèles du PPA-CI, au contraire, y liront un appel à la clarté et à la cohérence.
Une certitude, en tout cas : en sortant du silence, Nady Gbagbo a réussi à mettre le débat là où il fait mal. Celui des figures, de l’histoire, et de la vérité politique ivoirienne.
Mme Nady Bamba épouse Gbagbo n’est peut-être pas une habituée des devants de la scène. Mais avec cette tribune, elle vient de rappeler à tous que, dans l’ombre des grands hommes, se trouvent parfois des voix tout aussi décisives. À suivre.
MÉITÉ Aboubakar