CÔTE D’IVOIRE/8 MARS : MARTHE, CONDUCTRICE DE « WORO-WORO » À COCODY, OU QUAND LA FEMME CASSE LES CODES ET INSPIRE UNE GÉNÉRATION
Mademoiselle KRA Marthe casse les codes
En ce 8 mars, journée internationale de la lutte pour les droits des femmes et la paix, nous aurions pu vous parler de chiffres, de lois ou de quotas. Nous avons choisi de vous raconter une histoire. Celle d’une rencontre fortuite, un mercredi, à l’arrière d’un taxi communal à Anono. L’histoire d’une femme qui, chaque jour, au volant, réinvente le courage et redéfinit la place de la femme dans la société ivoirienne.
Abidjan, 10 Mars 2026 – Il était un peu plus de midi, ce mercredi 11 février 2026, lorsque je quittai la chefferie d’Anono. L’air était lourd, la chaleur accablante. Après un passage chez mon coutumier, je me postai sur l’avenue Zadi Kessi Marcel, espérant qu’un « woro-woro » veuille bien me déposer. À 12h33, un taxi Suzuki Expresso, flambant neuf, s’arrêta. La place unique à l’arrière était exiguë, et je mis un temps fou à y glisser ma jambe. Confus, je m’en excusai auprès des passagers et du conducteur.
C’est alors qu’une voix, douce et calme, me répondit : « Ah le vieux, c’est le poids de l’âge, les muscles ont perdu la vigueur c’est ça qui fait. »
Stupéfait, je levai la tête. Ce timbre n’avait rien de la voix grave des hommes. À la place du conducteur, sanglée dans un tee-shirt gris, des mèches retombant sur sa nuque, le visage sans fard mais auréolé d’un sourire éclatant, se tenait une femme. Je me pinçai, croyant rêver. J’avais déjà entendu parler de femmes conductrices, lu des articles, vu des reportages. Mais les voir, en vrai, dans l’exercice de leur fonction, maîtrisant cet engin avec une aisance déconcertante, était une première.
Mon instinct de journaliste s’éveilla. Elle accepta de me donner son numéro pour une interview plus tard dans la soirée. Ce jour-là, je fis la connaissance de KRA Marthe.
À 35 ans, Marthe est une fille du Gontougo, originaire d’Assuefry. Elle est Bron. Son histoire est celle d’une résilience rare. Orpheline de père à 17 ans – son père YAO Kra, un ancien combattant de la guerre 39-45 qui lui avait enseigné la bravoure – puis de mère à 24 ans, elle a connu très tôt la fragilité et l’errance. Arrivée à Abidjan à 14 ans après avoir quitté l’école en classe de CM2, elle tombe enceinte peu après le décès de son père qui l’a contraint à enchaîner les petits boulots pour survivre et élever sa fille Maria, aujourd’hui en terminale, et son cadet David, 6 ans, en classe de Cp2.
Alors, pourquoi ce métier d’homme, si rude et si concurrentiel ? La réponse de Marthe fuse, franche et sans détour : « Parce que j’aime la conduite. J’aime conduire. Et j’ai trouvé que cela pouvait m’apporter plus pour mes enfants. » Loin des sentiers battus de la couture ou de la coiffure, c’est par amour du défi et par pragmatisme qu’elle a embrassé cette carrière il y a bientôt deux ans. « J’aime l’argent, dit-elle en riant, parce qu’il me permet d’être indépendante. »
Son quotidien est un marathon. « Je prends le volant à 5h-6h et je roule jusqu’à 20h-21h, trois jours d’affilée. Le reste du temps est pour mes enfants. » Un rythme infernal dans lequel elle puise sa force. Mais la route n’est pas un long fleuve tranquille, surtout quand on est une femme. « C’est un milieu d’hommes qui trimballent leurs égos, confie-t-elle. Certains apprécient mon courage et m’encouragent, d’autres me regardent avec mépris, se demandant ce que je viens faire ici. Moi, je m’en fiche. Je me plais ici, car j’aime les défis. »
Son sourire en dit long sur sa détermination. Elle est une « dure à cuire », portée par les valeurs que son père lui a inculquées. Sa famille, après la surprise initiale, est aujourd’hui son plus grand soutien. « Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner, tous étaient fiers et m’encourageaient. »
À Anono, Marthe est bien plus qu’une conductrice de taxi. Elle est un symbole. Celui de la femme battante qui, par son travail, « botte en touche l’idée phallocrate qui confine la femme dans un rôle subalterne et de soumission. »
Son conseil pour cette journée du 8 mars est un vibrant plaidoyer pour l’indépendance : « J’aimerais dire aux jeunes filles qu’elles aient confiance en elles-mêmes, qu’elles travaillent dur. Ce que je gagne, même si ce n’est pas assez, me permet de vivre et fait que mon entourage me respecte. Le travail rend responsable. »
Alors que nous la quittions, son regard se perdait un instant sur l’horizon. Son plus grand rêve ? Pouvoir, un jour, acheter son propre véhicule. « Pour montrer, dit-elle, que là où le pouvoir de l’homme s’estompe, celui de la femme émerge. Avec fracas. Majestueux et lumineux. »
En ce 8 mars, souvenons-nous de Marthe. Elle est la preuve vivante que le courage n’a pas de genre et que la ténacité d’une femme peut déplacer des montagnes… ou conduire un taxi dans les embouteillages d’Abidjan. Joyeuse fête à toutes les femmes qui, comme elle, construisent la Côte d’Ivoire de demain.
MÉITÉ Aboubakar