CÔTE D’IVOIRE/ÉDUCATION NATIONALE : COMMENT LA CHORÉGRAPHIE PEUT INCITER À LA DÉMYSTIFICATION DES MATHÉMATIQUES À L’ÉCOLE ?
N'Dri Kouadio Mathieu, art-thérapeute certifié
De manière générale, les mathématiques sont perçues dans nos établissements comme une discipline abstraite, élitiste et anxiogène. Or, si nous poussons l’analyse critique plus loin, nous devons nous poser la question suivante : d’où vient cette peur ? En cette rentrée académique 2026-2027, entamée le 14 septembre 2026, nous choisissons de ne plus simplement constater cette peur, mais d’y apporter une réponse concrète, opérationnelle et immédiatement applicable dans nos salles de classe.
En effet, le problème ne réside pas dans la capacité de l’élève à comprendre, mais dans la manière dont la discipline lui est présentée. Il faut avoir le courage d’affirmer que bon nombre d’enseignants de mathématiques sont d’excellents performeurs en mathématiques, c’est-à-dire qu’ils maîtrisent parfaitement les contenus pour eux-mêmes, mais ils ne sont pas toujours de bons pédagogues de la mathématique.

Par conséquent, leur posture est souvent celle du sachant qui démontre au tableau, et non celle du médiateur qui fait vivre le savoir. De ce fait, des vocabulaires techniques comme le périmètre, la symétrie axiale, les fractions, l’algorithme… sont imposés comme des formules à apprendre par cœur, et non comme une expérience à vivre. Cette posture a eu pour effet de mystifier les mathématiques.
Dès lors, l’apprenant développe une triple peur : premièrement, la peur d’approcher la discipline, car elle semble réservée aux génies ; deuxièmement, la peur de l’explorer, car l’erreur est immédiatement sanctionnée ; et troisièmement, la peur de se l’approprier et de faire corps avec elle. En d’autres termes, il ne vit pas les mathématiques, il les subit. C’est pourquoi il devient urgent de trouver des mécanismes d’incitation et de démystification, comme le préconise le Pr Aké N’Ggo, agrégé en sciences économiques, président de l’Académie des Sciences, des Arts, des Cultures d’Afrique et des diasporas africaines (ASCAD).
Mon expérience avec les mathématiques
« Cette recherche n’est pas née dans un laboratoire, elle est née d’une blessure scolaire personnelle. Dès l’école primaire, je percevais les mathématiques comme une source d’angoisse et un univers beaucoup trop complexe. L’environnement familial et social renforçait malheureusement cette appréhension avec des remarques telles que : ‘’Les maths, ce n’est pas pour les enfants hein » ou « Djo, qu’espères-tu avec la matière des génies ?’’ », indique N’Dri Mathieu Kouadio enseignant de danse à l’Institut national supérieur des Arts et de l’Action culturelle (INSAAC). Et de poursuivre : « Au collège, cette complexité perçue créait un blocage total. La matière, pourtant omniprésente, devenait un obstacle infranchissable. C’est donc tristement que mon entourage chantait à l’unisson que j’étais nul à l’école parce que je ne comprenais pas cette matière. Je ferme aujourd’hui cette parenthèse, car j’ai compris qu’ils étaient simplement pris dans la mouvance sociale et éducative de cette époque qui avait elle-même sacralisé les mathématiques ».

Cependant, après plusieurs échecs, nous avons réussi à avancer en contournant et en apprenant autrement les mathématiques. En réalité, j’essayais à cette époque de transposer certaines notions en rythme et en danse pour mieux me les approprier. Devenu professeur de danse et en fonction à l’INSAAC, j’ai cherché à enrichir l’approche et à modifier la démarche de transmission.
Dix d’expérimentation comme mécanisme d’incitation
L’expérimentation a débuté il y a dix ans avec Mme Sery Marianne, enseignante à l’École internationale Jules Verne et, il y a maintenant trois ans, avec Mme Coulibaly de l’école primaire Jacques Prévert. Signalons que ces deux écoles en Côte d’Ivoire, précisément à Abidjan, relèvent du système éducatif français. L’objectif était de montrer que les mathématiques pouvaient être abordées de manière ludique, sensorielle et accessible. Malgré le succès de cette approche avec les écoles françaises, des écoles ivoiriennes ont quant à elles rejeté le projet, le jugeant ludique, audacieux et irréalisable. Pourtant, les élèves ayant bénéficié de cette expérience ont montré d’excellents résultats en mathématiques. Ce constat de terrain fait directement écho à l’analyse de l’éminent Professeur Aké N’Gbo qui, le 13 mai 2025, a déclaré : « On constate une baisse du nombre de professeurs de mathématiques ainsi qu’une diminution de l’attractivité de cette discipline. Nous devons trouver des mécanismes d’incitation et de démystification des mathématiques. »
Notre travail de terrain depuis dix ans propose précisément l’un de ces mécanismes : le binôme danse-chorégraphie comme outil d’incitation pour rendre la discipline à nouveau attractive, et comme outil de démystification pour la rendre accessible.
Pourquoi le corps fait comprendre ce que le tableau ne peut expliquer ?
Notre proposition ne relève pas d’une simple intuition artistique, elle s’ancre dans deux piliers scientifiques majeurs qui expliquent sa force et son efficacité. Premièrement, elle s’appuie sur la théorie de la Cognition Incarnée de Lakoff et Johnson (1999).
En effet, les neurosciences démontrent que l’abstraction pure est faiblement retenue par le cerveau, tandis que l’expérience vécue physiquement laisse une trace mnésique profonde. Autrement dit, le cerveau retient environ 10 % de ce qu’il lit, mais jusqu’à 90 % de ce qu’il vit corporellement. Dès lors, lorsqu’un concept mathématique abstrait comme une fraction ou une rotation est associé à un mouvement, à un arrêt, à un déplacement dans l’espace, il cesse d’être une formule vide pour devenir une mémoire musculaire. C’est ce qui permet de lever la peur d’approcher.

Deuxièmement, et de manière complémentaire, notre démarche mobilise la théorie des Intelligences Multiples de Howard Gardner (1983). Or, l’enseignement classique des mathématiques ne sollicite qu’une seule forme d’intelligence : l’intelligence logico-mathématique. Par conséquent, il exclut de fait tous les apprenants dont le canal d’apprentissage dominant est autre. La danse, au contraire, mobilise simultanément et de manière synergique quatre intelligences : l’intelligence corporelle-kinesthésique (le geste), l’intelligence spatiale (l’orientation), l’intelligence musicale (le rythme et le comptage) et l’intelligence interpersonnelle (la chorégraphie collective). Ainsi, elle offre quatre portes d’entrée différentes vers le même concept mathématique, rendant la discipline accessible à tous les profils.
Des exemples concrets de démystification
Le professeur de danse ne remplace pas le professeur de mathématiques. Il intervient comme médiateur pour réparer la relation.
- Du stress du calcul au plaisir du rythme
Le problème : L’élève bloque sur 2 x 8 = 16 et les fractions 1/2, 1/4.
La solution : Une chorégraphie se compte en 8 temps.
2 phrases de 8 temps = 16.
32 temps à 4 groupes = 8 temps chacun.
Un demi-temps d’arrêt et un quart de tour font vivre la fraction avec le corps.
- De la figure tracée à la figure incarnée
Le problème : Périmètre, aire, angle ne sont que des mots.
La solution : 10 élèves se donnent la main pour former un cercle.
Le périmètre, c’est le tour que vous formez. Marchez dessus. L’aire, c’est l’espace que vous protégez à l’intérieur. Pour l’angle, l’ouverture des bras illustre l’angle aigu, droit et obtus.
- De l’abstraction à la collaboration
Le problème : Symétrie axiale, rotation, algorithme abstraits.
La solution : Deux danseurs face à face en miroir = symétrie axiale.
Un groupe à l’opposé en demi-tour = rotation de 180°.
Une chorégraphie structurée (Introduction 8 temps, Développement 16 temps, Variation Si… Alors…, Conclusion) est un algorithme vécu collectivement.
Donner un corps aux mathématiques pour leur donner une chance.
Pour finir, nous remarquons que le problème n’est donc pas que nos élèves sont nuls en mathématiques. Le problème est que nous leur avons présenté les mathématiques comme une discipline qu’il faut regarder de loin, avec crainte.
En réponse directe à l’appel du Professeur Aké N’Ggbo, nous proposons donc, pour cette année académique 2026-2027, la danse comme solution institutionnelle, pédagogique et culturelle.
En introduisant le professeur de danse, nous n’ajoutons pas un simple animateur, mais le chaînon pédagogique qui manquait pour restaurer l’attractivité de la discipline, dès cette rentrée.
Nous savons tous que la danse est la pratique artistique la plus populaire et la plus appréciée des enfants, et même des Ivoiriens en général. Alors, pourquoi ne pas l’utiliser différemment pour résoudre aussi ce problème ? Donner un corps aux mathématiques, c’est enfin leur donner une chance d’être comprises par tous.
N’Dri Mathieu Kouadio
- Enseignant de danse
- Conseiller diplômé d’actions culturelles
- Art-thérapeute certifié
Vice-président de l’Organisation professionnel des critiques d’Art de Côte d’Ivoire (OPCA-CI)