CÔTE D’IVOIRE/LE CACAO AU BORD DE L’ASPHYXIE : AHOUA DON MELO TIRE LA SONNETTE D’ALARME
Abidjan, 4 septembre 2026 – L’expert Ahoua Don Melo se penche sur la délicate situation du cacao en Côte d’Ivoire. Dans une analyse rendue publique le 4 septembre, il constate qu’alors que la campagne principale 2026-2027 démarre, le secteur cacaoyer, pilier de l’économie ivoirienne, traverse une période de grande incertitude. Le prix bord champ, établi à 1 200 FCFA le kilogramme, a provoqué une vive indignation chez les producteurs. Cette annonce du ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, met en lumière les faiblesses persistantes du pays, pourtant premier producteur mondial de fèves.
Ce tarif jugé « honteux » survient après un effondrement spectaculaire des cours. En effet, après avoir proposé un prix record de 2 800 FCFA/kg en octobre 2025, à une époque où le cacao s’échangeait à plus de 13 000 USD la tonne sur les marchés internationaux, l’État a été contraint à une réduction drastique, de près de 60 %.
« Ce prix de 1 200 francs est une indignité pour notre pays ! », s’exclame avec fureur Moussa Koné, président du Syndicat national agricole pour le progrès (Synap-CI). Il exhorte les agriculteurs à tenir bon, à engager une véritable bataille et exige le départ du Directeur Général du Conseil du Café-Cacao. L’Organisation interprofessionnelle agricole (OIA) a, quant à elle, adopté une position plus nuancée, arguant que ce montant « raisonnable » était en phase avec les réalités du marché mondial, les cours ayant fortement baissé à 3 000 USD (environ 1 694 FCFA) début 2026, alors que New York et Londres affichaient des prix légèrement supérieurs au 3 septembre 2026.
Pour Ahoua Don Melo, cette situation révèle l’échec d’un fonds de réserve qui s’est mystérieusement volatilisé. Ce fonds, créé en 2011 pour stabiliser les revenus des producteurs face aux fluctuations des prix, a été alimenté pendant des années par les surplus générés entre le prix d’exportation et le prix du marché. Or, cette manne, qui dépassait parfois le million de FCFA par tonne, s’est évaporée au moment crucial où les agriculteurs en auraient eu le plus grand besoin. Le problème, aucune mention de cet argent ne figure dans les documents officiels. L’expert insiste sur la nécessité d’un audit transparent : qui est responsable de cette décision ? Et surtout, qui a bénéficié de cette cagnotte censée soutenir la filière ?
La conséquence directe de ces dysfonctionnements ? Un blocage sans précédent de la filière et une accumulation massive de stocks invendus. Dès le début de l’année 2026, des milliers de tonnes de fèves se sont entassées dans les entrepôts des coopératives. À Abengourou, par exemple, les agriculteurs ont lancé un véritable appel à l’aide, désemparés face à leur cacao qui, bien qu’ayant un prix officiel, ne trouve plus preneur. L’État a bien tenté d’intervenir en débloquant une partie du fonds de réserve pour fluidifier le marché, mais la méfiance persiste. Des voix s’élèvent pour critiquer la gestion « arbitraire, favoritisme et secrète » d’une cagnotte de 291 milliards de FCFA.
Par ailleurs, la contrebande, reflet d’un déséquilibre régional, aggrave la situation. La baisse des prix en Côte d’Ivoire a rendu le marché ghanéen, où le sac de 64 kg se vend deux fois plus cher (environ 100 euros en Côte d’Ivoire contre le double au Ghana), particulièrement attrayant. Cette différence a provoqué un renversement inattendu. Ce sont désormais les fèves ivoiriennes qui traversent illégalement la frontière vers le Ghana, preuve que l’accord de coordination des prix a échoué.
La solution la plus urgente, selon Ahoua Don Melo, est d’aligner immédiatement le prix payé aux producteurs sur celui pratiqué au Ghana (2 100 FCFA), en puisant dans ce fameux fonds de réserve. Ne pas le faire reviendrait à encourager un trafic illicite qui serait catastrophique pour l’État ivoirien.
Au-delà de ces problèmes immédiats, cette crise révèle les limites d’un modèle économique dépassé. Malgré que la Côte d’Ivoire assure 40 % de la production mondiale et que le cacao représente 17 % de son PIB, le pays ne tire que 6 % de la richesse générée par cette filière. Face à ce constat, les professionnels du secteur, lors des Journées nationales du cacao et du chocolat (JNCC), ont exprimé leur ferme intention de « dynamiser la transformation » locale. L’ambition est de transformer 100 % de la production nationale d’ici 2030, ce qui augmenterait la valeur des fèves broyées par 3, et celle du chocolat fini par 100.
Pour que cette nouvelle orientation bénéficie vraiment aux agriculteurs, un changement profond est nécessaire. Il préconise qu’il faille les faire évoluer du statut de simple planteur à celui d’entrepreneur agro-industriel, avec le soutien de l’État. Cela permettrait d’éliminer les nombreux intermédiaires qui s’accaparent une grande partie des bénéfices, au détriment de ceux qui cultivent la terre. Les jeunes issus de ces familles agricoles, aujourd’hui diplômés et qualifiés, sont prêts à prendre les rênes. Ce qu’il manque, c’est l’abandon des vieilles méthodes de 1960 (une époque où les compétences et les capitaux étaient rares), des approches qui n’ont plus leur place en 2026, quand des doctorants issus de la paysannerie peinent à trouver un emploi.
Certes, des initiatives comme le Système National de Traçabilité (SNT) et la carte à puce pour les producteurs, mises en œuvre le 1er septembre, sont censées sécuriser les échanges et assurer une rémunération plus équitable. Cependant, pour les millions d’agriculteurs qui dépendent de leur travail acharné, ces outils techniques ne seront pas suffisants pour guérir les maux profonds d’une filière visiblement épuisée.
MÉITÉ Aboubakar