CÔTE D’IVOIRE/SILA 2026 : ÉCRIVAINS ET ÉDITEUR EXPLORENT LES ENJEUX DE L’IDENTITÉ ET DU RÉCIT À L’ÈRE DE LA MONDIALISATION
Une conférence passionnante à l’École Doctorale SCALL de Bingerville a réuni Georgia Makhlouf, Salma Kojok et Charles Peuhmond devant un public nombreux de doctorants.
Abidjan, 1er mai 2026 – Le festival Sila bat son plein à Abidjan. Parmi les temps forts de cette édition, une conférence intitulée « Écriture, identité et circulation des récits dans un monde globalisé » s’est tenue hier, jeudi 30 avril 2026, à l’École Doctorale SCALL de Bingerville. Devant un public composé d’enseignants-chercheurs et de nombreux doctorants accourus spontanément, trois intervenants de renom ont échangé sur la complexité des identités et le pouvoir fédérateur de la littérature.
Pour Giorgia Makhlouf, aborder l’identité et la manière dont les récits voyagent dans notre monde interconnecté implique forcément de croiser les perspectives. Il n’existe pas une unique vérité ; il est essentiel d’écouter et de considérer les avis d’autrui. « La vérité, selon moi, émerge de la confrontation de ces différentes visions, » a-t-elle expliqué. « Face à n’importe quel événement, nous devrions toujours prendre le temps de comparer les points de vue. C’est ainsi que se forge la culture, que naissent des récits riches qui respectent la complexité du monde. » Et d’ajouter : « Le monde est par nature complexe, et notre rôle d’écrivains est de refléter cette richesse. »

Elle insiste sur l’importance de baliser les questions d’identité, de partage, et surtout du dialogue interculturel, qui est le cœur de cette rencontre. Qu’on soit Français, Ivoirien, Libanais, Arabe, Haïtien, Turc (rappelant l’Empire Ottoman qui, en 400 ans, a diffusé sa culture en Italie, en France et ailleurs), « il faut garder à l’esprit toute la richesse à laquelle nous avons accès. » Elle en est convaincue : « Nous sommes des êtres multiples, avec des identités plurielles. »
Même si cette position « entre-deux » peut être difficile à vivre, Georgia se perçoit comme quelqu’un qui navigue constamment entre plusieurs identités. Adolescente, elle a quitté le Liban pour la France. Là-bas, elle s’est rendu compte qu’elle n’était pas vraiment « chez elle », malgré sa parfaite maîtrise du français. Au Liban, elle se sentait étouffée ; en France, elle n’était pas non plus à sa place. « Ce n’était donc ni ici, ni là-bas », confie-t-elle. Il lui a fallu du temps pour accepter qu’elle était « d’ici et de là-bas ». Cette double appartenance, elle la voit comme une sorte de « vocation » : celle d’être un pont entre les cultures. Et elle en vient à considérer le Liban comme un lieu de dialogue, un bâtisseur de passerelles entre l’Orient et l’Occident. « Je me sens investie de ce dialogue qui m’a façonnée et enrichie », a-t-elle souligné.

Charles Peuhmond, l’éditeur, a affirmé lors de ce débat que l’écriture est l’expression la plus pure de la dignité. « Un auteur n’écrit pas sous contrainte. C’est un acte profondément personnel, un choix intime. Il sélectionne ses thèmes, sa vision du monde, il explore son imaginaire et se dévoile à travers ses mots. Cependant, il sait aussi que son manuscrit, une fois soumis à un éditeur, ne peut pas se contenter de n’être qu’une histoire personnelle. Il doit devenir une matière première capable de susciter un véritable intérêt, que l’éditeur saura déceler et valoriser », a-t-il précisé. Cet intérêt est à la fois culturel, littéraire et économique. Pour qu’un livre trouve son public, l’éditeur se demande si le texte a une portée universelle. Ainsi, pour lui, un texte est toujours envisagé sous l’angle de « ses dimensions universelles. » Qu’il dépeigne une identité locale n’est en aucun cas un frein à sa publication. Il a cité l’exemple de La Grande Royale (personnage emblématique de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, 1961), qui, d’une figure ancrée dans la pensée sénégalaise, est devenue un symbole africain, voire mondial. « Un auteur doit donc être conscient que si son texte ne parvient pas à toucher un public large, l’éditeur ne le publiera pas », a-t-il conclu.
Salma Kojok a fermement réfuté l’idée selon laquelle son roman (Noir Liban, Erick Bonnier, 2023) serait une autobiographie au sens strict. Bien qu’elle soit née et ait grandi en Côte d’Ivoire, avant d’étudier en France et d’enseigner aujourd’hui au Liban, elle insiste sur le fait que ses personnages sont des créations, purement fictives. On pourrait alors se demander quelle part d’intime un écrivain met dans ses personnages fictifs.

Salma a répondu à cette question en expliquant : « Je suis une femme et pourtant je peux écrire en me mettant dans la peau d’un homme. J’ai 50 ans et pourtant je peux raconter l’histoire d’une fillette de 7 ans. Je suis qui je suis, mais je peux me glisser dans la peau d’une femme née d’un père Ivoirien et d’une mère libanaise, ou l’inverse. » C’est là, selon elle, toute la « magie de la littérature ». « On puise dans ce qu’on a vécu pour créer », a-t-elle affirmé. Elle a continué en disant : « Quand on écrit, on y met une part de nos propres expériences. On va chercher au plus profond de nous-mêmes pour donner corps, consistance et chair à nos personnages. » Par exemple, pour décrire la tristesse ou la joie intense de Maimouna, l’écrivain va explorer ses propres souvenirs et émotions liées à ces états : la tristesse, le bonheur extrême, la peur. « Toutes ces émotions, je les ai vécues, car ce qui se passe en nous face à la peur, par exemple, est une expérience universelle », a-t-elle conclu sur ce point.
La conférence s’est poursuivie par un long et vif échange de questions-réponses. Cet engouement a même contraint les organisateurs à écourter la séance pour que les panélistes puissent rejoindre leurs autres engagements au Parc des expositions, à Port Bouet. Initialement prévue pour 10h30, la conférence n’a finalement pris fin qu’à midi.
MÉITÉ Aboubakar