CURIOSITE EN COTE D’IVOIRE : A LA DECOUVERTE D’UN REPARATEUR DE TELEPHONE PORTABLE
Alors que le soleil décline sur Adjamé, je reprends la route, mon téléphone ressuscité en poche. L’épisode fut plus qu’une simple réparation. Ce fut la découverte d’une économie de la débrouille, ingénieuse et résiliente, incarnée par des jeunes comme
En cette veille du Nouvel An 2026, un écran de téléphone brisé peut sembler anodin. Pourtant, pour un journaliste privé de ses données et de son instrument de travail, c’est une course contre la montre qui commence. Elle mène au cœur du quartier populaire de Bracodi, dans la commune d’Adjamé, à la rencontre de Dramane Balima, un jeune réparateur au talent aussi discret qu’indispensable.
Adjamé, 30 décembre 2025, 11h 00. L’angoisse est palpable. Dans quelques heures, une nouvelle année débutera, mais mon téléphone, un Huawei Nova 3i, est muet. Son écran brisé, réduit en miettes, totalement noir, emprisonne toutes mes données et paralyse mon travail. Les réparateurs contactés ont disparu dans le néant des promesses whatsapp. Le compte à rebours est lancé.
Sur les conseils de l’aîné Calixte, me voici au « Black », sous un soleil de plomb, dans la commune d’Adjamé. « Bracodi, près de la grande mosquée, tu trouveras un jeune qui n’est pas mal », m’avait-il conseillé. Une piste minuscule dans l’immense fourmilière adjamoise. Après des errances entre le Mirador et la gare nord de la SOTRA, après avoir évolué dans une cacophonie de musique stridente et de foule en ébullition pré-festive, les repères deviennent de plus en plus réelles. Bracodi se dévoile, modeste, bruyant, vibrant.
La « grande mosquée » se révèle être une bâtisse ordinaire, réaménagée, symbole d’un projet de reconstruction abandonné faute de fonds. Et là, adossé à son estrade, sous un parasolier qui tient lieu d’atelier, un jeune homme frêle se présente. « C’est moi le réparateur », annonce-t-il simplement. Dramane Balima, 24 ans, le regard concentré, les mains déjà en action.
Il palpe l’appareil, évalue les dégâts. « 12 000 FCFA », lance-t-il. Le marchandage, rite obligatoire, permet d’aboutir à 10 000 FCFA, laissant juste de quoi assurer le transport du retour à la maison. Le réparateur disparaît avec le téléphone.
À son retour, le ballet commence. Sous le parasol, entouré de ses oncles Guindo Alassane et Sana Ibrahim, ses doigts accomplissent une chirurgie de précision. En moins d’une heure trente, l’écran mort est extrait, délicatement, remplacé par un neuf. Les nappes sont reconnectées, les vis serrées. Une colle spéciale est appliquée. À 16h, il appuie sur le bouton. La lumière revient. L’appareil renaît. Après des tests rigoureux – son, image, appel –, il emballe le tout avec soin, prodiguant des conseils post-opératoires : « Laisse la colle sécher pendant 12 heures. »
Assis sur le banc de fortune, Dramane Balima raconte. Son apprentissage s’est fait « sous le pont » de l’échangeur d’Adjamé, aux côtés d’un frère, pendant près de quatre ans. L’école fut celle du regard, de la pratique sur des appareils de toutes marques, et des répétitions nocturnes sur les téléphones d’amis. « C’est comme ça que je me suis forgé », confie-t-il. Chassé par les aménagements urbains, il a posé son parasol ici, il y a deux ans, squattant un recoin de la mosquée.
Son quotidien ? Une clientèle variée, parfois difficile. « Certains ne comprennent pas qu’un téléphone allumé puisse ne plus s’allumer après démontage… Il faut alors expliquer, rassurer, parfois supporter des réclamations injustes. » Mais sa réputation s’améliore. « Toutes les marques, je les répare », affirme-t-il avec une sereine assurance. Les clients, souvent anxieux à l’arrivée, repartent souriants. « Ça, c’est ma plus grande satisfaction », dit-il, un léger orgueil dans la voix.
Derrière le technicien agile se cache un jeune homme aux responsabilités précoces. Cinquième d’une fratrie de neuf enfants, fiancé et père d’une petite fille de 2 ans, il aide financièrement son père, Balima, 70 ans, peintre en bâtiment de nationalité burkinabé arrivé en Côte d’Ivoire en 1980. Sa modeste contribution est vitale pour la famille qui loge dans une chambre-salon à Bracodi.
Son ambition, cependant, dépasse le parasol. « Mon plus grand rêve, c’est d’avoir un atelier digne de ce nom. Grand, spacieux, bien équipé. » Un lieu où accueillir convenablement les clients sans omettre la confiance que lui accordent déjà les habitants du quartier.
Alors que le soleil décline sur Adjamé, je reprends la route, mon téléphone ressuscité en poche. L’épisode fut plus qu’une simple réparation. Ce fut la découverte d’une économie de la débrouille, ingénieuse et résiliente, incarnée par des jeunes comme Dramane. Dans le vacarme de la ville, sous un parasol de fortune, bat le cœur discret d’un savoir-faire indispensable. Et en cette veille de nouvel an, c’est une leçon d’espoir et de persévérance qui, elle aussi, a été réparée.
MÉITÉ Aboubakar